Qui décide de ce qui est vrai ? Petite histoire de la fabrique du consentement
L'expression fabrique du consentement sent le pamphlet. Elle vient pourtant de deux livres américains des années 1920, écrits non par des contestataires mais par des praticiens enthousiastes du façonnage de l'opinion. Les lire aujourd'hui, dans leurs éditions vérifiables, est une expérience troublante : tout ce que nous appelons communication politique y est décrit, théorisé et assumé, un siècle avant nos débats sur la désinformation. Cet article raconte cette histoire depuis les textes, parce que c'est la méthode de ce site : les documents d'abord.
1922 : Lippmann invente l'expression
Walter Lippmann n'est pas un idéologue obscur : c'est l'un des journalistes les plus influents du vingtième siècle américain. Dans Public Opinion, publié en 1922 et consultable intégralement en ligne, il pose un constat qui n'a pas vieilli : les citoyens ne connaissent le monde qu'à travers des images dans leur tête, fabriquées par ceux qui contrôlent l'information. Et il écrit, au chapitre XV, la phrase qui fera fortune : que la fabrique du consentement soit capable de grands raffinements, personne, je pense, ne le nie. Il ajoute que la création du consentement n'est pas un art nouveau, mais un art très ancien qu'on croyait mort avec l'avènement de la démocratie, et qui ne l'est pas. Lippmann ne dénonce pas : il décrit, et il considère même ce façonnage comme inévitable dans les sociétés modernes.
Source : Walter Lippmann, Public Opinion, 1922, texte intégral sur archive.org
1928 : Bernays en fait un métier
Six ans plus tard, Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et pionnier des relations publiques, publie Propaganda, réédité en français par les éditions Zones sous un sous-titre qui dit tout : comment manipuler l'opinion en démocratie. Dès la première page, Bernays affirme que la manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses est un élément important de la société démocratique, et que ceux qui y procèdent constituent un gouvernement invisible qui est le véritable pouvoir. Là où Lippmann observait, Bernays prescrit : son livre est un manuel, écrit par un homme qui a passé sa carrière à l'appliquer, pour des gouvernements comme pour des industriels.
Source : Edward Bernays, Propaganda, éditions Zones, 2007, notice BnF
Pourquoi ces textes comptent en 2026
Parce qu'ils déplacent la question. Le débat contemporain sur l'information oppose le vrai au faux : information contre désinformation, fact-checking contre complotisme. Lippmann et Bernays montrent un troisième terrain, le plus important : la sélection. Ce qu'on vous montre est souvent vrai ; la question est ce qu'on choisit de vous montrer, dans quel ordre, avec quels mots, et ce qu'on laisse dans l'ombre. Une opinion publique peut être façonnée sans un seul mensonge, par la seule administration de l'attention. C'est une bonne nouvelle méthodologique : il n'est pas nécessaire de supposer un complot pour comprendre la fabrique du consentement, il suffit de lire ceux qui l'ont théorisée à visage découvert.
C'est aussi pour cela que la parade individuelle existe, et qu'elle est celle de ce site : remonter aux documents. Une affirmation sourcée peut être vérifiée ; un cadrage, lui, ne se combat qu'en allant voir ce qui n'a pas été montré. Le Prélude de la série ABSTENTIONNISTE consacre ses premiers chapitres à cette mécanique (les fictions qui nous gouvernent, la fabrique du consentement, la novlangue du pouvoir), avec 168 sources pour que le lecteur refasse le chemin lui-même.
Le test simple
Pour finir, un exercice praticable dès ce soir, devant n'importe quel journal télévisé : pour chaque sujet, notez non pas ce qui est dit, mais trois choix qui ont été faits avant qu'on vous le dise : pourquoi ce sujet plutôt qu'un autre, pourquoi ce mot plutôt qu'un synonyme, et quelle voix n'a pas été invitée. Au bout d'une semaine, vous ne regarderez plus l'information de la même façon. Vous ne serez pas devenu complotiste : vous serez devenu ce que leur système ne prévoyait pas : un spectateur qui connaît les coulisses.
Questions fréquentes
D'où vient l'expression fabrique du consentement ?
De Walter Lippmann, dans Public Opinion (1922) : la phrase du chapitre XV sur la fabrique du consentement capable de grands raffinements. Elle a été reprise en 1988 par Edward Herman et Noam Chomsky dans le titre de leur livre sur les médias, ce qui l'a popularisée.
Bernays était-il un auteur marginal ?
Tout l'inverse : pionnier des relations publiques américaines, neveu de Freud, il a conseillé des présidents et de grandes industries. Propaganda (1928) n'est pas une dénonciation mais un manuel, écrit par un praticien qui considérait le façonnage de l'opinion comme nécessaire au fonctionnement des sociétés modernes.
Parler de fabrique du consentement, est-ce du complotisme ?
Non, et c'est même l'antidote : ces mécanismes sont décrits dans des textes publics, signés par leurs concepteurs, vérifiables en bibliothèque. Le complotisme suppose des intentions cachées ; ici, tout est écrit noir sur blanc depuis un siècle. La méthode de ce site consiste précisément à distinguer ce qui est documenté de ce qui est supposé.
Comment se protéger du façonnage de l'opinion ?
Aucune recette n'immunise totalement, mais une habitude change beaucoup : remonter aux sources primaires (textes de loi, rapports, chiffres officiels) plutôt que de consommer leurs mises en récit. C'est faisable gratuitement, et c'est l'exercice que propose chaque page de ce site.
Les fictions qui nous gouvernent, la fabrique du consentement, la novlangue du pouvoir : ce sont les premiers chapitres du Prélude, avec leurs sources vérifiables.