ABSTENTIONNISTE

Et si les abstentionnistes avaient toutes les raisons d'avoir raison ?

Printemps 2020 : le document d'origine

Cette série a une date de naissance, et ce n'est pas celle de la parution du premier livre. C'est une nuit du printemps 2020, pendant le confinement.

Comme des millions de Français, j'étais enfermé chez moi sur ordre, avec une attestation à remplir moi-même pour sortir acheter du pain. Et comme beaucoup, je faisais quelque chose que je n'avais jamais vraiment fait avant : je lisais. Pas les titres, les articles. Pas un journal, tous. Le Monde, Les Échos, Le Figaro, Mediapart, Marianne, la presse spécialisée, les rapports, les textes de loi. J'ouvrais des onglets la nuit, je recoupais, je copiais des liens dans un document Word qui grossissait de semaine en semaine.

Ce document existe toujours. Je le garde précieusement, et je vais vous dire ce qu'il contient, parce que je ne vois aucune raison de le cacher.

Il contient des questions qui se sont révélées justes, et que presque personne ne posait à voix haute à l'époque. Pourquoi l'Union européenne s'engageait-elle à indemniser les laboratoires pharmaceutiques en cas d'effets secondaires, dans des contrats que personne ne pouvait lire ? Cinq ans plus tard, la justice européenne a jugé que la Commission avait violé ses obligations de transparence sur le plus gros de ces contrats, négocié par SMS effacés. Pourquoi les membres du Conseil scientifique qui guidait les décisions nationales avaient-ils des liens financiers déclarés avec l'industrie pharmaceutique ? C'était documenté dès 2020, dans les bases publiques, et ça n'a jamais été démenti. Pourquoi une loi de surveillance, drones et caméras, arrivait-elle précisément pendant que le pays était assigné à résidence ? Les caméras algorithmiques ont été légalisées trois ans plus tard, à titre expérimental, et l'expérimentation a été prolongée, comme toujours. Pourquoi le décompte quotidien des morts a-t-il disparu des écrans du jour où il a cessé de servir ? Les chiffres complets, année par année, sont publics, et cette série les met sur la table : ils racontent une histoire que personne n'a racontée au journal de 20 heures.

Et ce document contient aussi des liens que je n'aurais pas dû faire. Des rapprochements entre des faits réels mais sans rapport démontré entre eux. Des sources solides mélangées à des sources faibles. Des questions légitimes formulées de manière à suggérer des réponses que rien ne prouvait. Je ne le renie pas : je le dis. Parce que c'est exactement là que cette série est née.

Elle est née le jour où j'ai compris la différence entre les deux moitiés de mon propre document. La moitié qui tenait, c'était celle où chaque affirmation reposait sur une source vérifiable, et où je n'affirmais rien de plus que ce que la source établissait. La moitié qui ne tenait pas, c'était celle où je reliais des points parce qu'ils se ressemblaient, où l'accumulation remplaçait la démonstration. J'ai compris que la première moitié était une arme et que la seconde était un cadeau fait au pouvoir : il suffit d'une affirmation fragile pour discréditer cent faits solides, et ceux qui ne veulent pas répondre sur les faits solides vous attendent précisément là.

Alors j'ai fait un choix, et cette série est ce choix. Tout vérifier. Tout sourcer. Ne rien affirmer qui ne tienne devant un contradicteur de mauvaise foi. Couper ce qui ne passe pas cette épreuve, même quand l'intuition me dit qu'il y a quelque chose. Et mettre chaque source à votre disposition, chapitre par chapitre, sur ce site, pour que vous n'ayez pas à me croire.

Reste la question qu'on me pose parfois : pourquoi un citoyen ordinaire, ni journaliste, ni politologue, s'inflige-t-il un travail pareil ? Les doutes sont nés cette nuit du printemps 2020. Mais la raison pour laquelle j'y consacre mes soirées depuis, elle, a deux visages, et ce sont ceux de mes filles.

Je pense à mes enfants, et aux enfants de tous. Je sais ce qui nous retient, tous : le temps qui manque, les crédits à rembourser, les journées pleines. Et je sais quelque chose de plus inconfortable, que chacun peut vérifier en lui-même : il est plus facile d'obéir sans réfléchir que de réfléchir et d'en tirer les conséquences, parce que réfléchir engage, et qu'on nous a longuement habitués à être déchargés de tout, l'État prend soin de vous, dormez. Prendre sa part de responsabilité est devenu un acte anormal. C'est pourtant le seul qui compte. Je n'ai pas envie d'être, dans trente ans, celui qui savait, qui doutait comme tout le monde, et qui n'a rien dit parce que ce n'était pas le moment, parce que ce n'était pas son métier, parce qu'il avait autre chose à faire. Je n'ai pas envie que mes enfants aient un jour à chercher ailleurs, sur une autre terre, une liberté qui était la nôtre et que nous aurions laissée partir par fatigue, morceau par morceau, sans même une dispute. Ils méritent qu'on y consacre du temps. Tous les enfants de ce pays le méritent.

Cette série est une pierre jetée dans un océan, je le sais. Mais j'ai besoin de savoir que j'aurai fait ce qui était en mon pouvoir, avec les moyens d'un citoyen ordinaire : lire, vérifier, écrire, et vous tendre les sources.

Ne me croyez pas. Vérifiez.

Florent Sommeyre

Toutes les sources de la série sont sur ce site, classées par livre et par chapitre. Consulter les sources